Rasez les montagnes ....
It's an old post card from Cavit Kürnek, a photographer I adore.
I decided to take away the mountains, and replace them with blue sky
Cavit Kürnek, photographe
Je l'adore.
Petit polaroïd de l’âme faite photo : Cavit Kürnek
« Les êtres, un arbre, une pierre … je deviens l’ami de ce que je photographie. » Et cet amour, cette tendresse se sent dans chacune des photos de Cavit Kürnek.
Il vient de Cesme (Izmir), il y enseigne la photo. Il y a longtemps que ses photos, agrandies, encadrées, signées de sa main, sont nos fenêtres posées contre les murs de chaux. Et à une époque où les cartes postales se résumaient au style … carte postale, son regard sur ce qui nous entourait, était comme un souffle de bonheur. La première fois que ma mère m’a envoyé une carte postale de là-bas signée de son nom, j’en ai eu des larmes aux yeux avant de rire : un muret, délabré, sur lequel trônent des bidons d’huile d’olive rouillés emplis de géraniums, bougainvilliers, plantes folles. C’est tellement typique. D’ailleurs je pense que c’est une des rares cartes postales sur laquelle elle s’est contentée d’écrire « un sourire d’ici ». Et rien d’autre. C’est dire. Tellement parlant en soi, et si peu carte postale, à la base, si on y réfléchit.
Imaginez, vous êtes à Cesme, presqu’île dont le sable est si blanc, la mer si turquoise, qu’en agrandissant le zoom, en saisissant les palmiers des villas anciennes de cette côte, vous avez presque le cliché habituel style atoll, Bahamas ou que sais-je moins les vahinés. Et voilà Cavit Kürnek qui vous parle tendresse, souvenirs, nostalgie, par le biais de quelques bidons d’huile rouillés. Certains locaux se sont demandés s’il était devenu… loco. Fou. A-t-on idée de faire de maisons tombant en ruines, ou de bidons rouillés, une vitrine d’un pays qui pourrait se contenter de titiller les touristes avec des plages de sable fin, des rochers genre Acapulco, des hôtels à étoiles à GeO aux dents requines, des promenades d’Anglais, des aspects Saint Trop ou sauvages ?
Les cartes postales, ce n’est pas son truc. Précision : l’esprit entendu « carte postale ». Bien sûr, il a créé une école de photo, et a formé de nombreux jeunes qui sont absolument attendris par le personnage, sa simplicité, son professionnalisme. Son regard. Pour lui, la vérité est toujours ailleurs : « je n’ai pas d’enfants, et je me dis qu’il y a quand même deux ou trois choses que je peux laisser, pas tant pour laisser de mes traces à moi, mais pour m’assurer que le flambeau, la mémoire ne s’éteigne pas. On accumule tous, au fil de sa vie, de l’expérience, un peu de savoir. De même que je deviens fou à l’idée que certains visages burinés que je photographie disparaîtront sans que leur message ait pu être conservé, j’essaie de transmettre le peu que je sache, le peu de tout ce que je peux voir, comprendre, découvrir. » Si ce sont ces mêmes élèves qui, aujourd’hui nous offrent des bijoux de photos à envoyer de vacances, ils ont tous en eux, cette envie d’aller au-delà des sentiers battus. Mais ce n’est pas évident de s’éloigner de l’exemple. Comme l’expliquait un de ses élèves en levant les yeux au ciel, avec un énorme sourire : « on peut se retrouver à dix sur un même endroit, au retour, au labo, on se demande d’où il a saisi ce point de vue unique. Et pourtant qui émane comme « la » photo évidente qui traduit le mieux l’ensemble vu. Il ne se contente pas de presser sur le bouton, c’est un artiste. »Cavit Kürnek sourit quand je lui raconte ce qui se dit de lui. Il tend les bras, embrasse ce qui l’entoure : « Franchement, ce n’est pas difficile, regardez autour de vous… »
Un jour, assis sur une terrasse encore entourée de ces fameux bidons (la mode des garden centres étant en plein essor, les bacs en plastique blanc et terre cuite sont en train de détrôner cette spécificité traditionnelle) je lui ai demandé de me raconter. Sa vie, sa passion, une envie de savoir un peu, ce qu’il y a derrière ses yeux. Vivant à l’extérieur du pays, j’ai toujours été fascinée par le fait qu’il sache exactement traduire ce qui me parle le plus de là-bas. J’entends, est-ce que des habitants de
Alors, il a commencé à me raconter ce qui l’a amené à la photo. Non pas quand il a reçu un appareil photo, encouragé par le regard tendre de sa mère, qui l’encourageait aussi à prendre la plume. Non pas à sa naissance, en 1933, mais à la période d’avant. Quand ses parents sont arrivés en Turquie. « Comme tu le sais, à cette époque il y a eu de grands transferts de population. Et donc, quand ma famille est arrivée, ayant dû abandonner leurs biens sur l’île, ils n’avaient rien. Rien que quelques sacs, quelques affaires réunies dans la précipitation paniquée. Ils étaient là, debout, attendant on ne sait quoi, quand des gens sont venus à eux, en leur disant : deux rues plus loin, vous trouverez une maison qui vient d’être quittée. Par des Grecs. Vous pourrez passer la nuit là-bas. » C’est peut-être idiot, mais pendant qu’il parlait, je regardais le sucre dans mon verre de thé fondre. N’osant croiser l’émotion de son regard. Embué. « Alors, tu vois, quand ils sont arrivés dans la maison, ils ont posé leurs quelques affaires par terre. Ma mère est entrée dans la cuisine. La gorge nouée. Pensant à la maison qu’elle venait d’abandonner, sur l’île, en face. Celle où peut-être, cette famille était arrivée. Au milieu de la cuisine, il y avait une couverture qui semblait emballer quelque chose… Durant quelques minutes, mon père, arrivé en renfort, et ma mère, ont regardé cette masse, au milieu de la cuisine. Inquiets. » Etait-il imaginable que dans cette petite maison tranquille, aux voisins émus par ce départ, et accueillants pourtant avec un sourire, leur arrivée, il y ait une bombe ? Doucement, ils se sont approchés. Ils n’avaient plus grand chose à perdre. Ils ont délicatement soulevé la couverture. « Et c’est là que ma mère a éclaté en sanglots. Et elle n’a jamais pu raconter cette histoire sans pleurer. Pleurant son départ, et leur départ. A eux. Le tout se confondant à jamais dans son cœur. Sous la couverture, il y avait une énorme casserole. Et, encore tiède… du yoghourt» Et là, a creusé dans mes yeux pour lire si je réalisais ce qui embuais les siens « Tu te rends compte ? L’image de cette mère de famille, préparant du yoghourt, comme si la vie allait se poursuivre, tranquille, alors que le jour même elle a dû partir, comme une folle, comme mes parents l’avait fait, abandonnant tout. A jamais. Tout sur place. Tu vois, on est là, et en face, il y a cette île, avec eux. » Une cuisine. Une couverture en tas, par terre… et le monde peut devenir poésie. Voilà, peut-être, le secret, le regard particulier de Cavit Kürnek. L’histoire de la cuisine. De la couverture qui a peut-être abrité un enfant, un jour…
La sensibilité d’une mère. Passionnée de tout ce qui est beau. Au cœur. L’art, la musique, la poésie. Et le cadre rigide d’un père, rêvant pour son fils une carrière de notable, voire une carrière militaire. Cavit Bey (Monsieur) rit. « Je n’étais déjà pas bien gros, jeune. Fluet. Fragile. J’ai fait mon service, comme tout le monde. Mais pour les galons, disons que c’est dans un lit d’hôpital que j’ai fini mes cours. Et c’est là que mon père s’est demandé ce que l’on ferait de moi. » Travaillant dans l’univers de la presse, du papier. Du noir blanc. De la couleur. Batifolant ça et là avec un appareil photo. Croquant de la pellicule tout ce qui autour de lui le prend au coeur. La beauté d’une vieille paysanne dont les traits du visage se perdent dans les plis colorés de son fichu, les coussins sur lesquels elle est assise, contre un mur lézardé. Les terrasses fleuries au milieu de nulle part. Les paysages qui vous prennent toujours aux tripes, là bas, parce qu’il y est possible, en moins de dix minutes de passer de paysages lunaires aux prairies ondoyantes, de bruit de villes à des maisons se confondant avec la terre. Avec les yeux émerveillés d’un enfant, il saisit l’humour d’un âne qui semble tirer le monde, accroché à un arbre. Un nuage minuscule perdu au milieu d’un ciel bleu. Des enfants aux habits aussi délavés que des murs, et pourtant aussi criants de bonheur paisible. Des photos hors du temps. Un pays. Une histoire. Un regard empreint de cette plus pure nostalgie turque. Sise au creux d’une histoire qui traverse les temps.
Un artiste. Mais pour que le portrait de cet homme soit complet, il s’agit de ne pas imaginer un poète fluet doucement rêveur. Comme ses photos, est imbibé de réalité. De réalisme. Et il n’y a pas que son appareil photo qui soit muni d’un regard objectif. L’homme parle avec fougue de la réalité sociale du pays. Et quand il passe de son labo, comportant tous les gadgets modernes aux campagnes reculées, s’il est un homme, conscient du visage multiple de ce pays, c’est bien lui. « Je ne peux pas me contenter de prendre une photo sans m’approcher, m’approprier, réellement, l’âme de ce que je fige ainsi. J’ai besoin de connaître l’histoire de ce que je prends en photo. Et parler aux gens, m’intéresser à eux. Parce que rien ne peut se résumer à une carte postale.» Même s’il n’y a pas plus parlant qu’une carte postale signée Cavit Kürnek
Vieux texte, copié-collé de mon vieux blog.
J'ai découvert récemment qu'il s'était mis au net.
J'ai chez moi plein de ses photos originales... et quelques tableaux où j'ai essayé de voler son regard.
S'il y a quelqu'un qui mériterait d'être publié dans un magnifique livre de papier glacé, luxueux et sublime, c'est lui.
Il est magnifique.
Labels: cavit kürnek

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